11 femmes en colère pour un huis clos politique
Grâce à une mise en scène énergique, la Compagnie du Berger s’attaque aux questions posées par 7 minutes (comité d’usine). 11 comédiennes esquissent des sensibilités féminines diverses et sous tension en dévoilant toute la complexité de renoncer à quelques minutes de pause

Alors qu’une épée de Damoclès les menace, dix femmes issues d’un comité d’usine, attendent avec hâte le retour de Blanche, leur porte-parole. Cette dernière a été invitée à négocier l’avenir des salariées de l’usine Picard & Roche avec les nouveaux propriétaires. Son retour est un soulagement : aucun poste ne sera supprimé, aucun salaire ne sera sacrifié. Les « costar-cravate » n’ont qu’une infime demande au comité : renoncer à 7 minutes de pause par jour. Ce qui pourrait ne sembler rien, rien que quelques minutes, vient cristalliser les oppositions autour du travail, de la condition des femmes, des trajectoires de vie, des statuts sociaux et du pouvoir.
Le spectateur est directement projeté dans une salle de pause aux vieux néons et aux chaises en bois bon marché. Mais ce qui frappe avant tout dans ce huis clos dépouillé, ce sont ces femmes qui attendent le verdict, occupent l’espace comme elles peuvent ; déplacent les chaises, les envoient valser ou s’y installent au gré des débats. Un jeu de place est à l’œuvre. Tout semble contraster avec la réunion policée et mielleuse à laquelle Blanche vient d’assister et qu’elle décrit aux autres : des hommes autour d’une table qui parlent chiffres et rentabilité. Les comédiennes survoltées de la compagnie du berger campent des femmes tantôt tristes, exaltées, suspicieuses, distraites, moqueuses ou à bout de nerfs. Elles refusent l’injonction professionnelle à la neutralité pour penser ensemble, et non sans friction, les rapports patriarcaux et capitalistes.
Parfois, un « tic tac » se fait entendre en filigrane. S’agit-il de l’urgence de la décision à prendre ? On pense aussi à la course effrénée des aiguilles autour du cadran pendant la pause déjeuner. Peu importe, qu’il soit celui de la concertation ou de la journée de travail, le temps est omniprésent dans la mise en scène. Il est compté, il compte. Pour le patron, il représente une source de rentabilité économique, 7 minutes de pause en moins c’est 7 minutes de travail gratuit en plus. Pour ces femmes, le temps est tour à tour synonyme d’exploitation, de dignité ou de sacrifice. En débattant, elles se le réapproprient par la parole. Lorsque du jazz retentit, on comprend d’ailleurs toute la portée politique des moments cruciaux de la délibération. Genre de lutte, il accompagne par exemple le face à face des leadeuses de chaque camp assises côte à côte : le choix est un luxe, « on ne peut pas refuser » ou le choix est une responsabilité, « et si on perdait notre boulot en leur montrant qu’on flanche ? ».
Sophie, 19 ans, doit trancher. Tandis que la scène se fait ring pour l’ultime vote, le dernier mot est laissé à la jeunesse. Lumières stroboscopiques et rock traduisent l’acmé d’une tension politique : l’engrenage de la réduction des acquis sociaux. Quand les lumières se rallument, les questions sont posées : peut-on changer le monde avec des idées ? Comment nos décisions individuelles influencent la vie des autres ? Quel est le prix de la dignité ? A-t-elle à un prix ? Les mots de Blanche continuent eux de résonner « Les temps sont durs et avec ça ils obtiennent tout ».
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