Mickaël Délis ou l’urgence de réapprendre à être des hommes

Ce qui bouleverse le plus dans La Trilogie du Troisième Type, ce n’est pas seulement ce qui est dit. Le temps de trois seuls en scène qu’il enchaîne au théâtre la Reine Blanche, Mickaël Délis démonte les masculinités comme on démonte une vieille machine héritée de génération en génération : avec colère parfois, avec tendresse surtout, mais toujours avec cette sensation d’urgence.

Écrit par Tony Garnier le Jun 22, 2026

Urgence à regarder ce que produire « des hommes » fait aux corps, aux désirs, aux émotions. Urgence aussi à comprendre que derrière les postures viriles que notre société continue d’encourager se cachent souvent des enfants qui n’ont jamais appris à pleurer autrement qu’en silence.

Et c’est précisément là que son théâtre devient politique et permet l’expression d’autres récits que le récit dominant.

Le Premier Sexe : La virilité comme rôle imposé

Dans Le Premier Sexe ou la grosse arnaque de la virilité, Mickaël Délis met des mots sur une sensation que beaucoup connaissent sans jamais réussir à l’exprimer : celle d’avoir grandi sous surveillance. Surveillance des gestes et des corps. Des goûts et des voix. Très tôt, on apprend aux garçons qu’il existe une frontière invisible entre ce qui serait « masculin » et ce qui ne le serait pas. Et toute la violence commence là.

Ce que Mikaël raconte avec une intelligence rare, c’est cette fatigue immense de devoir constamment jouer un rôle. Être fort. Être drôle. Être performant. Ne pas être « trop ». Trop sensible, trop efféminé, trop faible. En convoquant son propre parcours, il dépasse largement l’autobiographie : il présente un espace à toute une génération d’hommes élevés dans l’idée que la vulnérabilité était une menace.

Sur scène, il y a quelque chose de profondément libérateur à voir un homme déconstruire sa propre virilité sans chercher à sauver son image. Parce qu’au fond, la véritable provocation aujourd’hui est peut-être là : accepter de ne plus dominer.

La Fête du Slip : Quand la puissance devient une peur permanente

Puis vient La Fête du Slip ou le pipo de la puissance. Et soudain le rire devient presque gênant, parce qu’il touche à quelque chose d’extrêmement intime : le corps masculin et tout ce qu’on projette dessus.

On parle souvent du regard porté sur les corps féminins, il est indispensable d’en parler, mais on oublie parfois combien les hommes aussi grandissent dans la terreur de ne pas correspondre. Taille, puissance, performance, sexualité : le masculin reste obsédé par sa propre validation permanente.

Ce que Mickaël Délis réussit magnifiquement ici, c’est à faire tomber le mythe du « mâle sûr de lui ». Derrière les blagues, derrière l’autodérision, apparaît en contraste une fragilité immense. Celle d’hommes qui n’ont appris leur valeur qu’à travers leur capacité à satisfaire, performer, impressionner.

Et en regardant le spectacle, une pensée persiste : combien de violences naissent précisément de cette incapacité à accepter sa propre fragilité ? Le théâtre de Mikaël Délis ne cherche jamais à excuser. Mais il permet de comprendre. Et comprendre reste peut- être le premier pas pour désamorcer les mécanismes toxiques que nos sociétés fabriquent encore.


Les Paillettes de leur vie : peut-on transmettre autre chose que nos blessures ?

Le dernier volet, Les Paillettes de leur vie ou la paix déménage, est sans doute le plus sensible. Parce qu’il parle de transmission. Et qu’au fond, toute la trilogie parle de ça : qu’est-ce qu’on hérite des hommes avant nous ? À travers la question du don de sperme, du père, de la filiation, Mikaël Délis ouvre quelque chose de vertigineux. Comment devenir homme lorsqu’on refuse les modèles qui nous ont construits ? Comment aimer ses pères sans reproduire leurs silences ? Comment inventer une masculinité nouvelle quand on a été élevé dans les ruines de l’ancienne ?

Le spectacle ne donne pas de réponse définitive. Heureusement. Il préfère laisser de la place aux doutes, aux contradictions, à la douceur aussi. Et cette douceur-là est précieuse. Parce qu’elle refuse la caricature. Parce qu’elle rappelle que déconstruire le patriarcat ne consiste pas à détester les hommes, mais à leur permettre d’exister autrement. Il y a quelque chose de sensible dans cette manière qu’a Mickaël Délis de transformer ses failles en espace collectif.

Un théâtre qui répare où un homme seul fait surgir tout un monde

Ce qui frappe aussi dans La Trilogie du Troisième Type, c’est l’immense puissance que Mickaël Délis parvient à créer avec presque rien. Seul sur scène, près de 4 h durant, il convoque pourtant une multitude de présences. Par la précision de son interprétation, son corps, ses ruptures de voix, ses silences ou ses élans, il fait apparaître sa mère, son père, ses amants, ses souvenirs d’enfance, ses peurs et ses fantômes. Chaque personnage semble exister pleinement, sans jamais que le plateau ne cherche à surcharger le regard.

La scénographie, volontairement minimale lors des trois volets, devient alors un véritable espace d’imagination. Quelques accessoires, parfois dérisoires en apparence, suffisent à faire basculer les lieux, les époques et les rapports de domination. Une chaise, un vêtement, une lumière ou un déplacement deviennent les extensions de son récit intime.

Et c’est peut-être là que réside la beauté profonde du travail de Mickaël Délis : parvenir, avec presque rien, à rendre visibles toutes les violences invisibles que les masculinités transmettent de génération en génération.

À une époque où les questions de genre deviennent des terrains d’affrontement permanents, La Trilogie du Troisième Type fait un choix rare, celui de la nuance et de l’intime. Et peut-être qu’en sortant de la salle, le plus troublant reste cette sensation étrange : celle d’avoir assisté non pas à la chute des hommes, mais à la possibilité enfin de leur reconstruction.

Festival d’Avignon 2026

La Scala Provence

3 Rue Pourquery Boisserin, 84000 Avignon

Le Premier Sexe ou la grosse arnaque de la virilité : samedis et mercredis à 19h10

La Fête du slip ou le pipo de la puissance : dimanches et jeudis à 19h10

Les Paillettes de leur vie ou la paix déménage : mardis et vendredis à 19h10


crédit photo Marie Charbonnier

Écrit par Tony Garnier le Jun 22, 2026

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