Et si notre accent racontait déjà une histoire ?
On ne choisit pas vraiment son accent. On naît quelque part. On grandit avec certaines sonorités. On répète les mots de ses parents, de ses grands-parents, des voisins, des copains de classe. Et puis, un jour, on découvre qu’il existe une autre façon de parler. Une façon qui serait plus « correcte ». Plus « neutre ». Plus « professionnelle ». Mais neutre pour qui ?

Au Festival Off d’Avignon, Parler Pointu, le seul en scène de Benjamin Tholozan, ne raconte pas seulement l’histoire d’un homme qui quitte le Sud pour faire du théâtre. Il raconte surtout ce qui se passe quand une langue en rencontre une autre. Quand une voix commence à se demander si elle est la bonne.
Pendant près d’une heure et demi, Benjamin Tholozan fait vivre toute sa famille. Les grands-parents, les parents, ses amis, des personnages politiques allant jusqu’au Roi Soleil … et même ceux qui n’ont jamais demandé à monter sur scène. Tout passe par son corps et sa voix. C’est une performance d’acteur impressionnante, où chaque personnage existe immédiatement sans qu’il soit nécessaire de changer de costume ou de décor.
Et c’est précisément là que le spectacle devient passionnant.
Parce qu’il pose une question quidépasse largement l’accent du Sud.
Qui décide de la bonne façon de parler?
Dans beaucoup d’écoles de théâtre, on apprend à articuler, à projeter, à poser sa voix. C’est nécessaire.
Mais où s’arrête le travail de la voix… et où commence celui de la normalisation ? À quel moment corrige-t-on une diction, et à quel moment efface-t-on une identité ?
Parler Pointu ne répond jamais frontalement à ces questions. Il préfère raconter et montrer comment un accent peut devenir une gêne, puis une absence, avant de redevenir une fierté.
Et finalement, on réalise que ce n’est peut-être pas seulement une histoire d’accent. C’est une histoire de légitimité.
Faire du théâtre, mais pour qui ?
Une autre question traversediscrètement tout le spectacle. Pourquoi fait-on du théâtre ?
Dans certaines familles, c’est une évidence. Dans d’autres, cela paraît presque inconcevable. On ne connaît personne qui en fait. On ne sait pas comment y entrer. On ne comprend pas très bien en quoi cela consiste.
Benjamin Tholozan raconte cette distance avec beaucoup d’humour, mais sans jamais se moquer.
On rit énormément. Parce que les repas de famille ressemblent souvent aux nôtres. Parce que les malentendus entre générations sont universels. Parce que tout le monde connaît quelqu’un qui“fait un métier bizarre”.
Et soudain, le théâtre n’apparaît plus comme un monde réservé à quelques initiés. Il redevient ce qu’il est peut-être avant tout : une façon de raconter les siens.
Un pastis pour entrer en scène
Le spectacle commence d’ailleurs avant le spectacle.
En introduction, du pastis est proposé au public, comme on accueillerait des invités à la maison. À côté de Benjamin Tholozan, un musicien accompagne discrètement le récit et participe à cette impression de veillée familiale où la musique prolonge les souvenirs plus qu’elle ne les illustre.
La scénographie, simple mais particulièrement pensée, et les costumes suffisent à faire voyager d’une cuisine provençale à une cour royale, d’un repas de famille à un plateau de théâtre. Rien n’est démonstratif. Tout repose sur le jeu. Et cela fonctionne.
Peut-être qu’on parle tous avec un accent
En sortant de la salle, une idée continue de tourner. On parle souvent des accents comme s’ils appartenaient aux autres. L’accent du Sud. L’accent du Nord. L’accent belge. L’accent québécois.
Mais personne ne dit jamais qu’il parle avec un accent parisien. Comme si certains accents étaient devenus invisibles parce qu’ils avaient fini par représenter la norme.
Parler Pointu rappelle avec beaucoup d’intelligence qu’un accent n’est jamais seulement une manière de prononcer les mots.
C’est une mémoire. Une géographie. Une famille. Une façon d’habiter une langue.
Et peut-être que défendre les accents, ce n’est pas défendre des façons différentes de parler.
C’est défendre des façons différentes d’être entendu.
De Hélène François, Benjamin Tholozan
Hélène François - Mise en scène
Brice Ormain en alternance avec Guillaume Léglise -Interprétation
Benjamin Tholozan - Interprétation
Claire Gondrexon - Lumière
Aurélie Lemaignen - Scénographie
Label Saison - Diffusion
Mélissa Djafar - Administration
Nina Herbuté-Lafont - Régie générale
Thibault Lecaillon - Régie
Gwénaëlle Leyssieux - Diffusion
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