Bientôt le jour : un récit choral d’utopies en mouvement
Quand la contrainte devient insupportable, le mouvement apparaît comme seule solution pour renouer avec la liberté. Dans Bientôt le jour, sept identités singulières sur le plan linguistique, géographique et générationnel témoignent du geste de rupture qui a changé leur destinée dans une mise en scène dense qui dit toute la tension entre rêves et réalités.

Ce sont sept histoires, celles de Monika, M., Amadou, Eduardo, Maxime, Anastasia et Roberta. Tous ont fait l’expérience du départ, du moment où physiquement, mentalement, il n’est plus possible de rester. Inspirée d’histoires vraies et de témoignages récoltés par la metteuse en scène Julie Bertin en France et à l’étranger, la pièce donne voix aux silences, à des récits d’utopie et à des destinées bouleversées par des réalités inconciliables.
Assis face au public, et surtout face à un dictaphone, chaque personnage évoque d’abord tour à tour son histoire avant le changement. Cette partie est en réalité l’introduction d’un quadriptyque avant que le rideau ne tombe pour permettre au champ des possibles de se déployer, aux histoires de s’entremêler dans un rythme effréné, celui d’une fuite salvatrice déclenchée par un message, une carte postale ou encore un mauvais pianiste.
Le premier temps, solitaire et statique, laisse place à une deuxième partie où les personnages investissent l’espace ensemble comme pour mieux mimer leur mise en mouvement. La terre qu’ils dispersent sur scène est riche de sens, elle est malléable, elle comporte aussi des artefacts, des souvenirs matérialisés d’une vie passée que les personnages exhument ou enfouissent. Pénétrer dans ce périmètre c’est accepter de mettre de l’ordre, de revivre une épiphanie. Maxime campé par l’impressionnante Morgane Nairaud, reste à la marge plus longtemps que les autres avant d’y réaliser une performance galvanisante dansée et presque rappée sur son échappée maritime.
Comme pour mieux résonner, les récits se chevauchent et s’interrompent de la même manière que les trajectoires se croisent. Roberta évoque une plage de Rio avant que Maxime ne prenne le relai avec la plage d’Etretat. Ces lieux communs, au sens littéral du terme, renforcent l’idée d’une expérience universelle du départ et de la pulsion de vie qui l’engendre. Dans le même temps, plusieurs langues cohabitent, d’abord discrètement au cœur d’une phrase, puis dans des monologues entiers dans la dernière partie de la pièce. Le français s’efface progressivement pour laisser place à un tissu linguistique varié qui évoque ce qu’on emporte toujours avec soi malgré le déracinement.
Costumes, musique, accessoires, lumière, le Birgit ensemble mobilise toutes les ressources de la mise en scène avec ingéniosité et goût pour dire toute la complexité d’envisager un autre avenir. Alors quand on quitte la salle, dans la rue, dans le métro, dans sa galerie photo, on fait plus attention aux élans de liberté individuels, aux au revoir et aux retrouvailles, on revoit nos départs et les manques causés par l’éloignement, on reconnaît la chance d’avoir un endroit où rentrer, et celle de pouvoir partir. Puis on se rend compte que s’en aller, c’est aussi d’abord s’imaginer ne plus être là, qu’importe le motif, qu’importe la destination.
---
Crédit photo : Simon Gosselin
Au théâtre Gérard Philippe jusqu’au 11 octobre, du lundi au vendredi à 19h30, samedi à 17h et dimanche à15h, relâche le mardi, et à la Mac de Créteil du 15 au 17 octobre.
Conception, écriture et mise enscène : Julie Bertin, Le Birgit Ensemble
Ne manquez plus notre newsleter
Articles en lien
24 September 2026
Reco de rentrée pour celles et ceux qui aiment pleurer au cinéma
Zez
Mercredi 9 septembre dernier est sorti dans les salles obscures le film « Adieu Monde Cruel », premier film de Félix de Givry, passé par la Semaine de la Critique de Cannes. J’y ai fait un tour et vous le conseille vivement.
24 July 2026
Et si notre accent racontait déjà une histoire ?
Tony Garnier
On ne choisit pas vraiment son accent. On naît quelque part. On grandit avec certaines sonorités. On répète les mots de ses parents, de ses grands-parents, des voisins, des copains de classe. Et puis, un jour, on découvre qu’il existe une autre façon de parler. Une façon qui serait plus « correcte ». Plus « neutre ». Plus « professionnelle ». Mais neutre pour qui ?
25 September 2026
Candidat malgré moi : L'Art d'avoir toujours raison, ou la démocratie en travaux pratiques
Tony Garnier
Au Théâtre Tristan-Bernard, la Compagnie Cassandre transforme le public en promotion de futurs élus. Avec L'Art d'avoir toujours raison, conférence-spectacle drôle et rigoureusement documentée, elle démonte les ressorts de la rhétorique politique. Je suis entré spectateur maladroit et ressorti candidat redoutable. Récit d'une formation accélérée.
3 October 2026
Le Procès d'une vie : quand le théâtre fait revivre le combat de celles qui ont changé l'Histoire
Chasou
Lorsque les spectateurs s'installent dans la jolie salle du Splendid, nous sommes déjà ailleurs. Le 5 avril 1971, au milieu d'une assemblée générale de femmes. Les voix s'élèvent, les revendications prennent place et, avant même de parler du procès de Bobigny, Le Procès d'une vie nous plonge dans une époque où les femmes n'ont pas encore le droit de disposer librement de leur corps.
5 October 2026
Notre sélection des spectacles du mois d'octobre à Paris
Chasou
La rentrée théâtrale bat son plein ! Comédie musicale, fiction politique, récits intimes, histoires de famille ou voyage initiatique : voici six spectacles à découvrir cet automne sur les scènes parisiennes. Des univers très différents, mais un même objectif : vous donner envie de pousser les portes des théâtres.










.webp)




.webp)



.webp)
