Le Procès d'une vie : quand le théâtre fait revivre le combat de celles qui ont changé l'Histoire

Lorsque les spectateurs s'installent dans la jolie salle du Splendid, nous sommes déjà ailleurs. Le 5 avril 1971, au milieu d'une assemblée générale de femmes. Les voix s'élèvent, les revendications prennent place et, avant même de parler du procès de Bobigny, Le Procès d'une vie nous plonge dans une époque où les femmes n'ont pas encore le droit de disposer librement de leur corps.

Écrit par Chasou le Oct 04, 2026

Avant d'être un procès historique, celui de Bobigny est d'abord l'histoire d'une jeune fille de 16 ans. En 1972, Marie-Claire Chevalier avorte après avoir été violée. Elle est poursuivie en justice avec sa mère. À leurs côtés, une avocate : Gisèle Halimi. Mais celle-ci ne veut pas seulement défendre Marie-Claire. Elle veut profiter de ce procès pour mettre la loi face à ses propres contradictions et faire de cette affaire une véritable tribune en faveur de la dépénalisation de l'avortement.

Face à nous, la justice

Le rapport entre la scène et la salle est particulièrement intéressant. Très vite, nous nous retrouvons face à cette justice que le spectacle met en scène. Le président du tribunal est perché en hauteur, installé au-dessus de nous, avec tout le pouvoir que lui confère sa fonction. Face à lui, les personnages comparaissent. Et nous, spectateurs, sommes là, en face, presque comme des témoins de cette (in)justice.

On assiste réellement au procès. Trois panneaux mobiles suffisent à construire les différents espaces. Par moments neutres, ils deviennent aussi des miroirs. Rien de très spectaculaire, mais un décor qui laisse surtout la place aux comédiennes et au récit. Et ils sont nombreux, les personnages.

Sept comédien.nes pour faire revivre une affaire qui compte une multitude de visages. Anne Buffet, Aurélie Toucas, Vanessa David, Charles Morillon et Julie Farenc-Deramond passent d'un rôle à l'autre, tandis que Shady Nafar et Milia Dugoua Mace portent les personnages de Gisèle Halimi et de Marie-Claire Chevalier. Les changements se font à vue, devant nous, sans chercher à cacher les transformations. Le public voit tout.

Peu à peu, ce ne sont plus seulement les protagonistes du procès que l'on entend. Ce sont la justice, la police, la médecine, la famille, les militantes, les témoins, les hommes et les femmes qui entourent cette affaire. Le procès de Marie-Claire devient alors celui d'une société entière.

Gisèle Halimi n'est pas seule à être héroïque

Shady Nafar incarne une Gisèle Halimi formidable. Une femme déterminée, engagée, prête à combattre une loi qu'elle considère comme profondément injuste. On sent chez elle cette impression d'être enfin face à un combat qu'elle attendait depuis longtemps.

Mais le spectacle ne présente pas seulement l'avocate comme une figure historique déjà figée dans notre mémoire. Il y a une femme derrière l'icône. Une femme qui a sa propre histoire, sa jeunesse et ses blessures. On aperçoit notamment des bribes de cette jeunesse, à travers les paroles de ses parents qui parlent d'elle et la désignent comme « contre-nature ». Ces fragments permettent de comprendre qu'avant de devenir Gisèle Halimi, l'avocate que l'Histoire a retenue, il y avait déjà une femme qui refusait de rentrer dans les cases qu'on voulait lui imposer.

Et surtout, elle n'est jamais présentée comme l'unique héroïne du récit. C'est même l'un des aspects que j'ai le plus appréciés dans le spectacle. Toutes ces femmes ont leur place. Toutes participent, à leur manière, à ce combat. Le spectacle ne raconte pas seulement l'histoire d'une grande avocate qui aurait changé le cours des choses. Il raconte une lutte collective.

Marie-Claire n'est jamais réduite à un symbole

Et au milieu de cette histoire, il y a Marie-Claire. Milia Dugoua Mace est particulièrement touchante dans ce rôle. Elle donne à voir une jeune fille qui reste avant tout une enfant. Une enfant de 16 ans qui a subi un viol, qui tombe enceinte, qui avorte et qui se retrouve ensuite confrontée à la justice. Sa peur, sa jeunesse, sa solitude et le traumatisme qu'elle traverse sont réellement présents sur scène.

Le procès d'une vie, ou celui de toutes les vies ?

De quelle vie parle-t-on finalement ? Celle de Marie-Claire ? Celle de Gisèle Halimi ? Celle de toutes ces femmes qui ont vécu à une époque où la loi décidait encore de ce qu'elles pouvaient faire de leur propre corps ?

1972, 2026 : ce que le miroir nous renvoie

Depuis 2024, la liberté de recourir à l'IVG est inscrite dans la Constitution française. Plus de cinquante ans après le procès de Bobigny, nous connaissons donc l'issue de ce combat. Mais assister à cette histoire aujourd'hui, entendre les arguments employés contre Marie-Claire et voir ce qu'elle et les autres femmes ont dû affronter rappelle surtout que rien de tout cela n'est arrivé par hasard.

Les droits que nous considérons aujourd'hui comme "acquis" sont le résultat de combats menés par des femmes qui ont accepté de prendre la parole, de témoigner et parfois de se mettre elles-mêmes en danger.

« N'oubliez jamais qu'il suffira d'une crise politique, économique ou religieuse pour que les droits des femmes soient remis en question. Ces droits ne sont jamais acquis. Vous devrez rester vigilantes votre vie durant. » Simone de Beauvoir

Et le sujet va d'ailleurs continuer à vivre sur les écrans. L'Affaire Marie-Claire, adaptation cinématographique annoncée pour novembre 2026, doit notamment faire revivre cette histoire avec Charlotte Gainsbourg dans le rôle de Gisèle Halimi.

Faire de l'Histoire une histoire vivante

J'ai été plus mitigée sur la scénographie, qui reste assez simple et ne m'a pas toujours particulièrement marquée. Mais cela reste finalement secondaire face à ce que le spectacle raconte. Parce que l'histoire est passionnante, parce que le rapport entre la scène et la salle fonctionne, et surtout parce que les comédien.nes réussissent à faire exister tous ces personnages sans jamais nous perdre.

Et puis il y a ce discours final de Gisèle Halimi. C'est probablement ce que je retiendrai le plus de la soirée. Après avoir vu ces femmes se battre, témoigner, douter, avoir peur mais aussi tenir bon, ces dernières paroles résonnent comme un rappel de leur courage et de leur détermination.

Plus de cinquante ans après le procès de Bobigny, on connaît son importance historique. Mais Le Procès d'une vie nous permet de ne pas simplement regarder cette histoire de loin. Pendant quelques heures, nous sommes avec elles.

Et c'est peut-être pour cela que ce spectacle est important : parce que l'art permet aussi de faire revivre les moments qui ont marqué l'histoire des femmes et l'histoire de France, de leur redonner des visages, des voix et des émotions.

Un procès historique, oui. Mais surtout une histoire de femmes, de justice et de liberté, qui continue de résonner bien au-delà des murs du tribunal.

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crédit photo : © Simon Gosselin

avec Shady Nafar dans le rôle de Gisèle Halimi; Anne Buffet dans les rôles de Michèle Chevalier et Paulette; Aurélie Toucas dans les rôles de Renée Sausset, Josy, Nitrite, Clarisse, Fritna, Taieb, Policière, Professeur Monod; Vanessa David dans les rôles de Lucette Duboucheix, Simone de Beauvoir et Agnès; Charles Morillon dans les rôles de Daniel Peredis, Edouard Taieb, Pierre, Médecin, Delphine Seyrig, Président du tribunal; Milia Dugoua Mace dans le rôle de Marie-Claire Chevalier et Julie Farenc-Deramond dans les rôles de Micheline Bambuck, Djamila Boupacha, Professeur Milliez, Mélanie, Monique.

Au Théâtre Le Splendid, du mercredi au samedi à 21h, dimanche à 15h,
représentations supplémentaires : les mardis à 21h à partir du 6 octobre, lundi 28 décembre à 21h,
relâches : jeudi 24 et vendredi 25 décembre, vendredi 1er janvier.

Durée 1h20
Tout public, à partir de 13 ans

Écrit par Chasou le Oct 04, 2026

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