Influent Mum : l'envers du feed, la famille parfaite a mal au corps
Au Studio-Théâtre de Vitry, Asja Nadjar et la compagnie La Hutte ouvrent la porte d'un salon devenu plateau de tournage. Derrière les couleurs pastel et les unboxings, un théâtre grotesque et physique qui dissèque la famille-marque et la tyrannie de l'apparence.

Il y a des lieux qui font la moitié du travail. Pour rejoindre le Studio-Théâtre de Vitry, on longe une rue résidentielle, on pousse la porte d'une maison, et l'on a la sensation troublante d'entrer chez quelqu'un. Difficile d'imaginer écrin plus juste pour Influent Mum. Avant même l’obscurité de la salle, nous voilà dans la position exacte de l'abonné qui s'invite chaque jour dans le salon d'une famille qu'il ne connaît pas.
Une famille en vitrine
Le dispositif est limpide. Dans un salon qui se révèle être un décor de tournage, Mum, Dad et leurs filles Phoeb et Ruby se donnent en spectacle face au public, jouant chaque jour la famille idéale sur une chaîne qui est devenue une affaire rentable. Le quatrième mur ne sépare plus, il reflète. Une caméra capte ce quotidien fabriqué, et nous devenons à la fois spectateurs de théâtre et audience d'un live. Le miroir est tendu, et il n'est pas flatteur.
La scénographie de Marine Brosse installe un intérieur moderne, presque clinique, entaché de cartons et organisé autour d'un canapé-trône. La famille y fait la promotion de produits à son image et déballe une avalanche de cadeaux. Face à cette austérité, les costumes pastel d'Elena Bruckert jouent la douceur du feed Instagram. C'est tout le propos en un contraste : une surface acidulée posée sur un vide glacé.
Des corps qui disent ce que la caméra tait
Ce qui frappe d'abord, c'est le corps. Asja Nadjar, formée au Conservatoire national supérieur d'art dramatique de Paris, dont elle est sortie en 2017, construit un langage scénique centré sur le geste et le grotesque, à partir d'une écriture de plateau nourrie d'improvisations. Cela se voit. Le jeu est si précis qu'il en devient presque chorégraphié, et c'est dans ces partitions physiques que la pièce parle le plus fort.
Les deux filles en sont le cœur. Repliées, raides, traversées de tics et de gestes compulsifs, elles portent dans leurs corps ce que le contenu lisse efface : l'enfance sacrifiée à l'image, l'injonction permanente à être regardables. Là où les parents performent, elles encaissent. Le grotesque est ici un révélateur du trauma, pas une facilité comique.
Les prothèses de Jean Ritz, nez et oreilles déformés, parachèvent ce travail. Dans un spectacle qui parle de filtres et de standards de beauté, déformer le visage des interprètes est un geste politique : on nous montre la monstruosité là où l'écran promet la perfection. La compagnie cite d'ailleurs cette phrase : « la forme est le costume que l'on enfile pour couvrir une nudité honteuse. »
L'Intruse, ou le vide qui devient contenu
Tout bascule avec l'un des cartons. Un matin, la famille ouvre un cadeau très particulier : une créature ingrate, apathique, qui ne la lâche plus. La famille tente de l'apprivoiser, mais l'Intruse ne fait que creuser le vide. Chez les parents, la répulsion cède vite à la fascination, puis au calcul : cette étrangeté peut « faire le buzz ». Tout ce qui est différent peut être monétisé, y compris ce qui dérange. Surtout ce qui dérange.
Un regard, pas un procès
Asja Nadjar dit ne pas vouloir dresser un constat ni une critique frontale de la maternité exposée en ligne, mais observer ce que cette surexposition fait à l'intime : comment elle modèle les corps, les liens et les regards. Ce refus de la leçon rend la charge d'autant plus efficace. On rit beaucoup, puis le rire se coince.
Cette précision a une origine : près d'un mois de répétitions dans le lieu même. Un temps long, devenu rare, qui permet à Maïa Foucault, Chloé Astor, Antoine Amblard, Claire-Marie Daveau et Alicia Devidal, tous co-auteurs du jeu et de l'écriture au plateau, d'atteindre une cohésion de troupe impressionnante. Soutenir des lieux comme le Studio-Théâtre, qui offrent ce temps aux équipes, c'est défendre une certaine idée de la création.
Une fiction trop réelle
Ce spectacle parle à tout le monde, et d'abord à celles et ceux qui ont grandi avec un téléphone pointé sur eux. Il dit mieux qu'un discours ce que les standards de beauté et l'exposition précoce font aux corps. Et parce qu'il rappelle que le théâtre reste l'un des derniers endroits où un corps imparfait, déformé, maladroit, peut être regardé sans filtre, et même aimé.
Difficile, d'ailleurs, de ne pas penser à la polémique qui entoure ces jours-ci Sydney Sweeney, sommée de s'expliquer après avoir posé quasi nue pour une application de paris sportifs, un an après sa campagne de jeans jouant sur « jeans » et « genes » : de l'écran de Mum au fil Instagram d'une star hollywoodienne, c'est toujours le même corps-produit, idéalisé, commenté et vendu, qu'Influent Mum nous oblige à regarder en face. Influent Mum ne se contente pas de dénoncer la culture du vide. Il la fait éprouver, puis nous laisse repartir dans la rue de Vitry, un peu sonnés, le téléphone encore dans la poche.
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Crédit photo ©Ariane Breuil
Mise en scène et conception : Asja Nadjar
Jeu et écriture au plateau : Maïa Foucault (Phoeb), Chloé Astor (Mum),
Antoine Amblard (Dad), Claire-Marie Daveau (Ruby), Alicia Devidal (L’intruse)
Dramaturgie : Geoffrey Rouge-Carrassat
Création lumière et collaboration artistique : Titiane Barthel
Création lumière et collaboration artistique : Titiane Barthel
Scénographie : Marine Brosse ; et Assia Ermolova (assistanat)
Costumes : Elena Bruckert ; secondé de Jean Ritz (pour la création et confection du
costume de chevalier)
Création prothèses et maquillage : Jean Ritz
Création sonore : Jean Galmiche
Création vidéo : Marilou Poncin et Asja Nadjar
Montage vidéo et motion design : Lucas Delesvaux
Régie tournée et collaboration création lumière : Emma Schler
Stagiaire en assistanat mise en scène : Ariane Breuil
Administration et production : Amandine Scotto
Audio-description : Lucie Béguin (avec le soutien de l’Onda)
Diffusion : Anne-Sophie Boulan
Presse : Francesca Magni
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Le jeudi 14 janvier 2027 à 20h
L‘Étoile du Nord Théâtre, 16 rue Georgette Agutte, 75018 Paris
Du 19 au 30 janvier 2027
Du mardi au vendredi à 20h, le jeudi 21 à 14h30, les samedis à 18h. Relâche dimanche et lundi.
Théâtre Public Montreuil, CDN, Salle Maria Casarès, 63 rue Victor-Hugo, 93100 Montreuil
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