Pauline Bayle tend à notre époque le miroir du Mahabharata

Au Théâtre Public de Montreuil, sa directrice s'attaque au plus vaste poème de l'humanité. Trois heures, huit comédiennes, un théâtre qui convoque les éléments pour répondre à une question qui nous brûle les doigts : d'où vient la violence, et qui a le droit de la raconter ?

Écrit par Tony Garnier le Oct 01, 2026
Un océan de récits

Il faut d'abord mesurer l'immensité. Le Mahabharata, ce sont près de cent mille strophes, plusieurs fois l'Iliade et l'Odyssée réunies, un continent littéraire qui irrigue depuis deux millénaires la pensée, la spiritualité et les arts de l'Inde. Deux branches d'une même famille royale, les Kaurava et les Pandava, y nourrissent une hostilité ancestrale qui précipite le monde dans une guerre totale ; ce mythe sanskrit vieux de deux mille ans y mêle l'épopée, le merveilleux et la méditation philosophique.
Et ce n'est pas un récit, c'est une architecture de vagues successives. Tout le spectacle de Pauline Bayle tient dans cette image : les mots peuvent attiser le feu, ils peuvent aussi l'éteindre.

Huit femmes, les pieds dans la terre

Réduire cet océan à trois heures entracte compris relève de l'audace pure. Peter Brook y avait consacré neuf heures en 1985, dans la roche de la carrière de Boulbon. Pauline Bayle, elle, choisit la condensation, et un geste radical : Agnès Belkadi, Hélène Chevallier, Julie Grelet, Viktoria Kozlova, Nach, Nirupama Nityanandan, Clémence Pillaud et Jenna Thiam portent tous les rôles, rois, guerriers, dieux et poètes.
Ce n'est pas un travestissement, c'est un déplacement du regard. Dans un récit où la guerre est l'affaire des hommes, faire dire la guerre par des femmes, c'est interroger qui la décide, qui la subit, qui la transmet. Ces corps-là sont ancrés, lestés, reliés au sol comme à une terre que l'on se dispute et que l'on finira par ravager. La lecture est féminine, féministe, et jamais démonstrative : elle s'impose par l'évidence de la présence. Et l'on retrouve la signature de celle qui avait fait souffler l'Iliade et l'Odyssée sur un plateau presque nu : des images simples, épurées, contrastées, où rien n'est décoratif et où tout raconte.

Le souffle d'une épopée

Un tel souffle ne s'improvise pas. Six semaines de recherche et d'écriture en 2024, dix semaines d'écriture au printemps 2025, des tests techniques à l'automne, puis une résidence en Inde avec la Villa Swagatam et l'Institut français : un mois sur place, de mars à avril 2026, pour comprendre comment l'Inde contemporaine continue de dialoguer avec le Mahabharata, sur les plans littéraire, théâtral et politique. L'autrice Karthika Naïr accompagne le travail comme conseillère dramaturgique, et une traduction tamoule signée Koumarane Valavane rappelle que cette épopée respire dans plusieurs langues.
Dans sa note d'intention, Pauline Bayle pose l'enjeu sans détour : « Je dois parler de la violence ». Elle dit vouloir mettre à distance son histoire personnelle et son époque, qui lui ont fait détester l'usage de la force. Voilà l'honnêteté du projet : ne pas condamner d'avance, comprendre.

Le feu de la parole

Car ce que montre le spectacle, c'est un embrasement. Une offense, une humiliation qu'on ne peut reprendre, et l'étincelle devient incendie. Pauline Bayle regarde surtout comment les discours se modèlent, se tordent, pour rendre la guerre acceptable, puis inévitable. Une réplique résume tout : « Imaginer la guerre est une chose, la dire en est une autre. » Nommer, c'est déjà mettre le feu aux poudres. Et quand le texte affirme que « la vérité n'est jamais une insulte », ou que « quand vient l'heure de la vérité, il n'est pas le temps de se reposer », on entend moins une sagesse antique qu'un appel adressé à nous.
Impossible de ne pas y voir notre présent. Violences guerrières, violences sexistes, violences sociales, violences des mots qui se propagent sur les réseaux comme un feu de broussailles : notre société vit dans leur crépitement continu. Le spectacle ne plaque aucune actualité, il n'en a pas besoin. Il tend un miroir, et c'est au public d'y reconnaître son époque.

Le sang et les corps

Trois heures, et l'attention ne faiblit pas. La présence physique des comédiennes, le travail du corps sous le regard chorégraphique de Nach, et des effets d'une grande efficacité, fidèles à l'artisanat scénique de Pauline Bayle, gardent le spectateur dans l'histoire. Le sang, ici, n'est pas un artifice gore : c'est une matière, une trace, la mémoire visible de ce que la violence laisse derrière elle. La vidéo de Jérémie Scheidler ouvre des profondeurs, la musique omniprésente de Maria Laurent et Guillaume Bachelé porte le récit comme un courant, et nivelle les tensions pour mieux les faire resurgir. Au retour de l'entracte, la metteuse en scène s'autorise un écart esthétique, un pas de côté par rapport à son épure habituelle, qui relance l'écoute et rappelle qu'une épopée se raconte aussi par ruptures.

Semer au-delà du plateau

Comment faire entendre une épopée aussi vaste à un public qui ne connaît pas la culture dont elle est issue ? Le TPM répond en préparant le terrain : feuille de salle et dossier détaillés, carnets de création filmés, une rencontre au Musée Guimet entre Pauline Bayle et Karthika Naïr autour des réécritures de l'épopée, un atelier de krump, une tablée festive avec un repas imaginé par le restaurant montreuillois Chutney, sans oublier les représentations Relax et l'audiodescription. Rien d'accessoire là-dedans : c'est la condition pour qu'un récit « autre » prenne racine et devienne un récit partagé.
Avant que le spectacle ne commence, le théâtre prend d'ailleurs la parole pour rappeler ce que la culture représente en France aujourd'hui, dans un contexte où elle est fragilisée et parfois contestée. Ce préambule n'est pas une parenthèse : il annonce le propos. Défendre un service public de la culture, c'est défendre l'endroit où l'on peut encore penser la violence ensemble, plutôt que la subir chacun seul.

Un théâtre des éléments

Au bout de ces trois heures, une évidence s'impose : Pauline Bayle créer un théâtre des éléments. L'eau d'un récit-océan qui déborde de toutes parts, la terre que foulent les corps et que la guerre retourne, le souffle d'une parole qui peut apaiser ou attiser, le feu de la haine qui se propage, le sang qui reste quand tout est consumé. Ces matières premières ne sont pas des effets, elles sont le langage même de la mise en scène : une manière de ramener l'épopée à ce qu'elle a d'originel, de sensible, d'immédiatement compréhensible par chacun, sans savoir préalable.
Pauline Bayle défend depuis toujours une création aussi exigeante qu'accessible, qui ne demande aucun savoir préalable au public. Son Mahabharata en est la preuve éclatante. Elle ne simplifie pas, elle clarifie. Elle ne vulgarise pas, elle rend populaire au sens le plus noble du terme. Elle sait à qui elle parle : au plus grand nombre. Et c'est peut-être cela, la plus belle réponse à la violence qu'elle interroge : réunir autour du feu des gens qui ne se ressemblent pas, pour écouter ensemble une histoire plus grande qu'eux.

---

crédit photo : © Christophe Raynaud de Lage

Mahabharata, une histoire de la violence, adaptation et mise en scène de Pauline Bayle.

Au Théâtre Public de Montreuil, salle Jean-Pierre Vernant, jusqu'au 24 octobre 2026, de 9 à 27 €, dès 15 ans, puis en tournée, notamment aux Célestins à Lyon du 6 au 16 janvier 2027.

Écrit par Tony Garnier le Oct 01, 2026

Ne manquez plus notre newsleter

Merci pour votre inscription !
Oups ! Une erreur s'est produite lors de l'envoi du formulaire.

Articles en lien

Nos derniers articles